Fermes Miracle de Stefan Sobkowiak

Le texte suivant m’a été envoyé par l’auteur qui a rédigé ce travail dans le cadre du cours Agroforesterie tempérée donné par Alain Olivier à l’Université Laval. Le contenu n’est pas de moi, mais j’ai pensé le partager avec vous puisqu’il y a un grand manque à combler en ce qui concerne les ressources sur les jardins multi-étagers en climat tempéré. Voici donc un travail rédigé par Marc-André Brochu datant du mois de mai 2011.

Propositions d’avenir en productions vivrières intégrées :

les Fermes Miracle de Stefan Sobkowiak

Description et analyse critique d’un pré verger multiétagé précurseur de re-designs rentables et productifsd’une parcelle de 5 ha située à Cazaville, comté de Huntingdon, MRC du Haut-Saint-Laurent.

Le premier formateur francophone, pour le Québec, des aspects fauniques et entomologiques de la permaculture en milieu tempéré nordique est un biologiste de la faune et un designer du paysage, Monsieur Stefan Sobkowiak. En 1993, jeune père de famille, il achète un petit verger de 5 ha dans la MRC du Haut-Saint-Laurent. Celui-ci est régi selon le modèle du MAPAQ, soit un itinéraire technique «conventionnel» (avec intrants pesticides chimiques) avec, toutefois, un dispositif simple d’irrigation palliant le type de dépôt très particulier de la région. M. Sobkowiak, alors enseignant au collège McDonald de l’Université McGill, entend y appliquer ce qu’il y enseigne, soit la conduite biologique de vergers d’arbres fruitiers. Il succède à un jeune homme célibataire à bout de souffle dans la conduite d’une entreprise où était associée au verger une petite activité de production horticole en serres. Les premières années de transition furent douloureuses. En fait, l’approche biologique (un modèle de substitution calquée sur les pratiques conventionnelles) n’a pas fonctionné. Le biologiste de faune et designer du paysage a poursuivi ses investigations en marge des propositions institutionnelles courantes. En 2007, il lance une conversion d’une toute autre ambition. La parcelle conserve sa vocation de verger, mais selon une conduite inspirée de l’agroécologie, des structures agroforestières multiétagées propres à une portion particulière des zones d’aménagements proposées par la permaculture. Au printemps 2011, il s’agit déjà d’un verger muté en pré verger multiétagé d’une belle complexité (visite de l’auteur le 3 avril).

Afin de bien se représenter ce qu’incarnent Les Fermes Miracle, la parcelle sera située dans le paysage particulier qui la supporte en tenant compte des divers types de cultures qui y ont été exprimés ainsi qu’en évoquant les divers écosystèmes hôtes qui inspirent une subtile démarche de mimétisme et d’harmonisation des designs vivriers implantés. Parce qu’il s’agit d’une proposition permacole, la juste contribution et position du pré verger dans la hiérarchie des diverses intensités d’aménagements en permaculture tempérée sera décrite, en évoquant particulièrement le type d’activités davantage extensives qui peuvent environner un tel verger intensif. Les associations végétales complémentaires (guildes) préconisées et les intrications prairie/verger/maraîchage pérenne seront décrites (leurs itinéraires techniques propres). Puis, les considérations cruciales propres aux intégrations polyculturales seront abordées (ce qui échafaude la lutte intégrée préventive, la régie particulière des élevages animaux, les amendements initiaux favorisant la restructuration du sol, les diverses structures favorables à la fréquentation de prédateurs bénéfiques et, enfin, les avantages et inconvénients des polycultures). Par la suite, quelques repères récapitulant (et complétant les diverses annotations qui parsèment la description du dispositif) l’émergence récente de propositions agroforestières agroécologiques et permacoles (écologues horticulteurs pionniers de l’agroécologie, de la permaculture, des Forest Gardens, visionnaires, penseurs, praticiens courageux qui osent appuyer scientifiquement la conduite de cultures associant plus de deux espèces, bref un échantillonnage de la cohorte de porteurs et de porteuses d’espoir qui défient le paradigme réductionniste). Enfin, dans la perspective d’un déploiement important de toutes ces approches, une discussion relative au spectre des espèces pérennes invasives non indigènes impliquées dans ces aménagements sera menée de même que l’exploration des nécessaires réformes institutionnelles et sociétales qu’exigent les re-designs et les conversions analogues à ce qu’ose le jardin de Stefan Sobkowiak, notamment en soulignant les stratégies transitoires fructueuses qu’il propose, qui renouvellent le lien des consommateurs locaux avec le terroir nourricier et ses paysans.

Auparavant, cette terre sablonneuse1 fit pousser successivement des patates, du houblon et du maïs sucré. L’implantation de portes greffes de pommiers (variétés Paulared, Vista Bella, Cortland, Empire, Spartan, Jonamac, Jersey, Ida Red, JerseyMac) daterait du début des années 1980, de même pour la haie brise-vent ceinturant le 5/6 de la parcelle (constituée majoritairement de pins sylvestres et d’une section d’épinettes de Norvège au front nord-ouest de la parcelle)2. Le vent y est un phénomène déterminant : le terrain n’est marqué que par des vallons de faible ampleur; les premières collines qui marquent substantiellement le territoire se situent juste à la frontière avec l’État de New-York, où un parc de 200 grosses éoliennes témoigne de la force du vent dans ce secteur. Près du verger, un delta analogue aux îles de Sorel aurait fourni, après le retrait des glaciers, des matériaux fins que le vent aurait emporté pour former les dunes de Cazaville. Associé à un dispositif d’irrigation simple, ce mélange complexe de minéraux offrirait une bonne fertilité à la parcelle, et ce, malgré les pertes importantes en matière organique dues aux pratiques agricoles des derniers siècles (issus de colons maîtrisant mal l’écologie des prairies et des jeunes structures de peuplements de feuillus décidus nobles) et malgré l’accentuation du lessivage par le décapage et la perte quasi complète des matières organiques héritées des derniers siècles de forêts. Quelles étaient ces forêts? Comment expliquer que tout près du verger se trouve l’implantation iroquoïse la plus prospère connue du Québec? Alors que le site serait facilement étiquettable aujourd’hui comme étant une «terre marginale», aux sols extrêmement dégradés.
Sur le site même, il faut imaginer des pinèdes blanches voire, par endroits, des pinèdes de pins rigides. Toutefois, à deux bonds de là, commence une longue crête qui départage les eaux entre la rivière Châteauguay et le fleuve Saint-Laurent (au XVIe siècle, avant la Nouvelle-France, les eaux seules du fleuve juste à côté, dans le delta du lac Saint-François, dans les vastes herbiers implantés à la faveur des fortes amplitudes saisonnières de l’écoulement du fleuve, partout, dans la région, des écosystèmes regorgent de vie, un vivier apparemment inépuisable de grandes populations d’un vingtaine d’espèces de poissons). Sur les crêtes boisés s’installèrent, par brûlis et annelage, jusqu’à 500 êtres humains en clans matriarcaux qui ne se contentaient pas de cueillir les mannes de glands du chênes à gros fruits, des noix de noyers cendrés, du riz sauvage (zizanie vulgaire), des esturgeons, des cerfs, des ours, des anguilles, des brochets, des perchaudes, etc. Ils importèrent des espèces pérennes et annuelles méridionales (certaines dont l’amorce de sélectionnage remonte à des temps immémoriaux) . Ils avaient «pérennisé» (par des pratiques horticoles démontrant une connaissance des vertus des polycultures des annuelles comme les tournesols, les courges, des haricots, le maïs) des plantes adaptées à des fortes perturbations d’origine (brûlis, chablis, défrichements humains, exondations, épandages récents des débordements alluvionaires).

Hormis les annuelles qu’ils sèment, il y aurait une cohorte de rosacées vivrières qui apparaîtraient des suites de leur agro-sylviculture : les aubépines, les cerisiers de Virginie, les amélanches… Certaines implantations vestiges de caryers ovales et de noyers cendrés du Québec leur sont fort probablement attribuables : les Iroquois amorçaient, lors de leur disparition, une sylviculture vivrière générant de l’abondance. Leur présence était un phénomène récent : premières implantations vers 1350. «À partir de 1400, la culture du haricot et de la courge devient de plus en plus importante» (Gagné 2010). Vers 1600, la composition en chênes à gros fruits et en noyers cendrés devait être non négligeable compte tenu d’une semi-domestication par Homo sapiens. Malgré l’abondance de la faune régionale, ces gens-là ne boudaient pas les qualités nutritives des mannes de noix et de glands. Ils favorisaient des massifs de mûriers, de framboisiers. Souffraient-ils de ne pas connaître la poule? Ils avaient des dindons aux alentours de leurs jardins. Et les canards? Pouquoi les domestiquer, lorsque dans un périmètre de moins de 50 km, font halte des troupeaux imposants d’anatidés bouffeurs d’herbes (cygnes, oies, bernaches et d’une vingtaine d’espèces de canards)? En effet, plus bas, en bas des clairières/prairies qu’ils ont aménagées sur les crêtes bien drainées, se trouvent de vastes écosystèmes entre eaux et forêts qui permettent à des hardes d’anatidés de venir se refaire les réserves énergétiques nécessaires pour faire le second grand bond vers le Nord, au printemps, et second bond vers le Sud, en automne.

Donc, certes, le verger est sur un pit de sable, mais que d’abondance régionale! (historiquement du moins). Le paysage en entier (particulièrement à l’époque pré-européenne) apparaît comme un vivier. Sur ces dunes vécurent des générations de pins blancs. Du maïs, des courges, des haricots y ont très probablement été cultivés tout proche en alternance avec des reprises forestières pendant les 200 ans de colonisation iroquoïenne.
Au-delà du sable des dunes, tout proche des écosystèmes ripariens forestiers et herbeux, un delta intérieur d’un des plus gros fleuves du monde, bref un territoire/terroir/vivier régional vertigineux.

De ce peuple matriarcal horticulteur/chasseur/cueilleur nous n’avons pas retenu grand chose. Leur disparition fut aussi foudroyante que ce qui affecta les populations de châtaigners d’Amérique quelques siècles plus tard. Les maladies qui arrivèrent d’Eurasie ont été capables de décimer des populations humaines et végétales. Le site archéologique Droulers, près du jardin de M. Sobkowiak, nous convie à considérer à cette échelle l’implantation d’activités horticoles dans la région. Les Iroquoïens y cultivaient dans de grandes clairières gagnées par annelage et brûlis, les trois sœurs : maïs, haricot, courge (une guilde simple de plantes multifonctions qui constitue un pont conceptuel fort intéressant avec ce qui est proposé dans le guildes particulières du jardin des Fermes Miracle).

La permaculture invite au biomimétisme : la valorisation des organismes vivriers (pour l’être humain) en aménageant (parfois intensivement près des habitations paysannes) des écosystèmes dont les flux trophiques s’inspirent de ce qui s’affirme spontanément dans la nature. Il n’est pas farfelu de référer au rendement en protéines de cette région : toute la chaîne trophique, à l’échelle du paysage (soit une manière d’habiter collectivement un territoire où des activités de prélèvements de gibiers et de poissons ainsi que des cueillettes de divers autres produits forestiers non-ligneux vivriers ou médicinaux complètent un approvisionnement issu des mises en cultures de plantes importées et domestiquées). Évoquer la présence amérindienne n’est pas un caprice. Il exige d’élever le niveau d’analyse à l’échelle du regard que portent les aigles et les corbeaux sur un territoire… ou, dirait-on aujourd’hui, à l’échelle du bassin versant.

Localement, sur les dunes, de majestueuses pinèdes blanches devaient croître. Aujourd’hui, grâce à un procédé simple d’irrigation, relativement peu énergivore, il est possible de lancer des dizaines de variétés d’arbres fruitiers. Les pommes ne sont pas dans leur niche optimale, les cerisiers et les pruniers seraient mieux adaptés au sol sablonneux. Des émergences de morilles blondes ont été observées aux pieds des portes-greffes âgés de 30 ans : la vie revient sur le site selon une composition complètement inédite pour le site.

Le territoire, ses sols, son fleuve, ses forêts, ses marais ont été profondément perturbés. Régionalement, l’expression des écosystèmes présents aujourd’hui dans le paysage a beaucoup changé, particulièrement depuis l’édification d’infrastructures permettant un contrôle du débit du fleuve Saint-Laurent. Les forêts ripariennes (composées notamment d’érables argentés, voire de chênes bicolores) voient leur composition basculer, envahie d’espèces plus vigoureuses en conditions mésiques. La flore si généreuse de «l’entre terres et eaux» qui permettait des récoltes substantielles de bulbes de sagittaires et surtout, de riz sauvage (zizanie vulgaire), a très gravement régressé.

Non seulement ce royaume a perdu le cycle des crues du fleuve Saint-Laurent, mais aussi, il a été altéré sévèrement par diverses pratiques agraires méconnaissant la biologie du sol. Non seulement il a été dépeuplé de ces horticulteurs adeptes de polycultures et des pratiques régénératrices par brûlis et jachère (jachère des sols, des eaux et des forêts afin que la faune et la flore se régénèrent suffisamment après les perturbations d’intenses prélèvements au cours des 10 à 20 ans d’établissement en un lieu (Gagné 2011)), mais aussi, il a été divisé en parcelles par une tenure en propriétés privées par des humains d’un autre monde, d’une autre civilisation, dont la productivité agricole, à la faveur des pâturages, apparaît digne de respect, mais qui, aujourd’hui, a grandement oublié l’arrimage de l’ensemble des écosystèmes vivriers environnant les fermes : chacune produisant plutôt indépendamment les unes des autres (dans une régie d’exportation de leurs produits par-delà une rayon régional de 50 km) et compensant toutes sortes d’abus en amendant d’intrants importés. Vivre du territoire ne se fait plus aussi intimement en rapport avec l’ensemble des écosystèmes naturels et aménagés des 5 à 50 kilomètres à la ronde. La prospérité des approches agricoles nouvelles (avec l’arrivée du porc, des bovins, de la volaille qui substituèrent les pratiques amérindiennes et amplifièrent par un facteur dix le rendement de la terre); l’avènement parallèle des armes à feu permit aux colons européens (plus ou moins métissés) de finir de tout vider au tournant du XIXe et du XXe siècles. Dès les années 1920-1930, ce monde agraire était en crise : surpopulation sur les terres et pertes de fertilité. Une intendance non durable qui fut «sauvée» par la mécanisation qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que par l’arrivée de nombreux intrants pétro-chimiques. C’était la Révolution verte, un modèle productiviste, à forte tendance monoculturale, vendue aux vertus de l’intégration des parcelles, au démantèlement des fermes paysannes familiales traditionnelles, hypnotisée par la magie addictive des importations pétro-chimiques et de leurs sous-produits.

Cinquante ans plus tard, les mirages s’essoufflent : les régions riches en sols arables généreux de l’écoumène défriché sont en forte dévitalisation. Toutes les productions agricoles encore menées sont dépendantes des subventions et du financement d’un État qui ne comprend pas très bien ce qui se passe.

Bien que la conversion de la parcelle étudiée en verger au début des années 1980 ramenait (pour la première fois depuis des décennies) des arbres, non seulement dans le paysage mais au cœur de la production elle-même, le bilan agro-environnemental y était (comme dans une grande proportion de parcelles comparables dans tout le Québec) pitoyable. Le modèle du MAPAQ alors appliqué supposait un itinéraire technique marqué par un usage massif de phytocides et de fongicides. La lutte contre la tavelure et la mouche de la pomme était obnubilée par les résultats à court terme permis par la régie promue par une agro-chimie/agro-business pathologiquement motivée par l’argent et tout à fait négligente des conséquences de leurs pratiques pour la suite du monde.

À cette époque comme aujourd’hui, l’industrie de la pomme et son modèle de conduite de verger constituent un échec honteux. Le prix de vente du producteur représente environ 80 % des coûts. Le bilan énergétique des pratiques n’est pas viable; l’entropie domine malgré le fait que les arbres sont au cœur de l’approche.

Enseignant de la conduite bio de vergers de pommes (et d’autres rosacées vivrières arborescentes : pruniers, poiriers, cerisiers) pendant dix ans au College McDonald (relevant de l’Université McGill), M. Sobkowiak a tâché de prendre les commandes d’un verger qui, dès la première année, a subi des pertes colossales causées par une dessication hivernale extrême (due à un exceptionnel faible couvert neigeux accompagné de grands froids). N’arrosant plus aux pesticides ces arbres, il apprit à la dure les limites du modèle de substitution que constitue la régie en agriculture biologique d’un verger de pommiers. Il constata que le modèle qu’il avait enseigné ne fonctionnait pas.

Pour trouver des réponses aux problématiques rencontrées, il fallut assumer d’embrasser la réalité d’un verger autrement plus radicalement et holistiquement. Dans son parcours, M. Sobkowiak a eu la chance, durant ses études au début des années 1980 à l’Univesité McGill, d’entrer en contact avec un professeur et chercheur iconoclaste, officiellement un entomologiste, M. Suart B. Hill3, en fait un homme inclassable et visionnaire. Ce professeur et chercheur avait alors monté une des meilleures bibliothèques en écologie au monde qui fascina l’étudiant en biologie qu’était M. Sobkowiak. Il y rencontra les toutes récentes propositions de designs par les fondateurs australiens de la permaculture, messieurs Bill Mollison et Richard Heinberg. Ce fut le déclencheur d’une quête qui favorisa, quelques années plus tard, un changement de cap dans les champs d’investigation qui l’occupaient. Jeune biologiste de la faune (alors sur spécialisé en éthologie de la prédation des goélands au détriment de la foulque), conscientisé et interpellé par les causes profondes expliquant le déclin de nombreuses populations de sauvagines, il bifurqua vers tout un cycle en design du paysage, convaincu qu’à la racine de la spirale de désagrégation des écosystèmes, se trouvaient des distorsions et des méprises conceptuelles colossales dans nos modes d’aménagement du territoire. En avance de plus d’une génération comme conseiller expert en matière de design et de re-design des implantations humaines, davantage en synergie positive avec les «écosystèmes hôtes», dix ans plus tard environ, en 1993, il plonge dans l’aventure d’un verger qui lui permit des apprentissages cruciaux (à l’échelle de la sphère d’influence d’un seul homme) qui culmineront en 2007, alors qu’une conversion inédite pour le Québec est amorcée : un pré verger multiétagé agroécologique permacole.
Bien que les définitions des domaines d’actions et d’intérêts dans lesquels s’inscrivent les propositions agroforestières de l’agroécologie et de la permaculture ne soient pas encore diffusées dans les réseaux institutionnels reconnus du Québec, il existe ici quelques expériences de mises en cultures agroforestières inspirées d’une constellation émergente (depuis une trentaine d’années) de nombreux bancs d’essais designés et aménagés par des pionniers dans toutes les zones tempérées de la planète. L’existence d’initiatives de «deep organic» (ou «beyond organic») au Québec est méconnue, il s’agit de tout autre chose que du modèle de substitution «biologique». Quelques marginaux sont en train de retourner à la terre comme jamais cela avait été imaginé. En attendant de retourner entièrement sur le territoire, en attendant les longues aggradations et restaurations d’écosystèmes vivriers, il se trouve des pépiniéristes, des conférenciers, des maraîchers d’un genre nouveau (qui en ont marre de passer autant de temps et de dépenser autant d’énergie à désherber) qui s’arriment avec des urbains sympathisants afin de rendre possible l’amorce d’une grande conversion. Il s’agit d’une ère de transitions surréalistes où des gens déconnectés de la terre, recevant de l’argent d’activités tertiaires pour la plupart toutes éloignées de l’incarnation et de l’enracinement dans et par le sol vivant, permettent, par un arrimage analogue au modèle d’agriculture soutenu par la communauté (promu notamment par Équiterre4), à des visionnaires pragmatiques comme M. Sobkowiak, malgré des compromissions évidentes5 de lancer des pistes nouvelles nourries de biomimétisme, de biorégionalisme, de bioplan6, de permaculture, de décroissance conviviale7, de Wild Farming8 : «The agricultural technique known as “Wild Farming” is a growing alternative to “factory farming”. Wild farming consists of planting crops that are highly associated and supportive to the natural ecosystem. This includes intercropping with native plants, following the contours and geography of the land, and supporting local food chains.9 The goal is to produce large crop yields, while still promoting a healthy environment.»

Certes, d’autres lieux, moins contraignants au plan du drainage et de la texture du sol, (plus favorables aux pommiers par exemple) existent au Québec. Mais l’Histoire a fait en sorte qu’une terre à un prix abordable se soit présentée au bout de deux ans de recherche en ce lieu plus ingrat et éloigné de Montréal. Des dizaines de personnes en sont membres, plusieurs se déplaçant de la métropole vers le jardin plusieurs fois au cours de la saison afin d’y cueillir eux-mêmes des denrées diversifiées.

Très peu de praticiens de la permaculture dans l’Amérique du Nord tempérée vivent strictement de leur production. Pour le moment, comme plusieurs pionniers porteurs des designs de guildes complexes, M. Sobkowiak complète ses activités en prononçant diverses conférences, en enseignant et en diffusant la théorie et la vision de la permaculture et de diverses applications agroécologiques vivrières (particulièrement les stratégies de lutte intégrée). Comme il l’affirme et l’assume lui-même : «C’est là qu’on en est!». En assumant un part importante de recherche et développement (validation de guildes et de cultivars au sein de celles-ci, pour les conditions pédo-climatiques et édaphiques qui l’accueillent), il applique ainsi les recommandations de nombreuses institutions nationales et internationales et figures d’autorité en agroécologie (ex. : Miguel A. Altieri10, Stuart B. Hill, Cooperative Extension11) : incarner, à l’échelle de la ferme, la station de recherche et de développement de front avec l’activité entrepreneuriale productive; assurer un maillage directe entre la fine pointe de la science et sa mise à l’épreuve par la pratique selon une gestion adaptative particulièrement attentive aux boucles de rétroactions engendrées par la confrontation aux diverses problématiques rencontrées dans l’aménagement éco-socio-viable d’un écosystème nourricier.

Description du système agroforestier
Que se passe-t-il donc dans cette parcelle, cinq ans après l’amorce de conversion permacole du verger? Parmi la douzaine de catégories d’aménagement qu’une implantation permacole entière en un terroir habité peut aujourd’hui proposer12, sur 1,4 ha (des 5 ha de la propriété) sont déployés grosso modo environ 2 modèles d’associations de cultures; le tout rendu possible dans des conditions édaphiques (à prime abord fort défavorables) par un astucieux dispositif d’irrigation13 (réseau parallèle de trois tuyaux permettant un goutte à goutte au pied des arbres fruitiers et sous une bande de paillis de plastique constitué de deux bandes de 2 m de largeur). Entre ces bandes se trouve une allée constituée d’un pré où sont amenés à paître des moutons (puis des oies, des poules, des pintades, des dindons et des lapins) selon une régie de broutement/piétinement intense et momentanée, prônée par plusieurs visionnaires (ex. : André Voisin, James Innes, Allan Savory, Joel Salatin, Greg Judy ), par l’entremise d’astucieux dispositifs de clôtures électriques et de cages mobiles. De son propre aveu, le tout serait implanté selon un espacement trop étroit pour que s’exprime plus longuement la prairie intercalaire au fur et à mesure que les arbres implantés vont pleinement déployer leurs houppiers. Cette densité de plantation semble tirer son origine du verger initial. Le modèle appliqué permettrait de laisser s’exprimer davantage la portion pré/prairie s’il y avait 50 % à 100 % plus d’espace entre les alignements d’arbres. La prairie permet une culture/élevage intercalaire importante, il s’agit d’une portion de la production aussi importante que les trois autres strates vivrières du système proposé par M. Sobkowiak (arbres légumineuses et fruitiers, arbustes vivriers et herbacées pérennes (couvre sol et autres)).

Pour que s’exprime cette prairie, la jardin forestier semble devoir être structuré davantage comme une savane que comme une friche arborée dense. L’espacement préconisé par Martin Crawford en Angleterre (un héritier articulé des intuitions de Robert Hart) particulièrement insistant sur la contrainte de cultiver aux latitudes tempérées nordiques (45e et quelques au-delà…) prévoit un rayon 30% à 50% plus ample que la projection de la cime à maturité. Cette planification exigera de nombreux essais et propositions puisque l’expression de nombreux récents cultivars n’est pas connue avec précision, particulièrement dans le domaine bioclimatique des érablières à caryers et des érablières à tilleuls du Québec. M. Sobkowiak entend pallier/mitiger la trop grande densité en conduisant la structure non seulement des arbres fruitiers mais également des arbres légumineuses (en ayant un port davantage «pleureur», la production d’inflorescences sera aussi grandement favorisée).

Bien plus que les 11 cultivars de pommes conventionnels, le verger contient maintenant plus de rosacées que ce que favorisèrent les Iroquois (aubépines, cerisiers à grappes, prunier d’Amérique). Il y en a vraiment un grand nombre (M. Sobkowiak affirme toutes les vouloir, dans l’esprit de sélectionner les plus adaptés) : 150 cultivars de pommiers, 16 cultivars de poiriers, 6 cultivars de pruniers, 4 de bleuetiers, plusieurs Ribes, 4 de cerisiers rustiques (les fameuses récemment développées en Saskatchewan), des sureaux, des amélanchiers, etc. Parmi les motivations de lancers autant de variété, les pommiers, par exemple, sont choisis parce qu’ils sont résistants à la tavelure14, du moins y a-t-il un souci d’être à jour dans les variétés résistantes disponibles. La contribution phytosanitaire des animaux est majeure en débarrassant le verger des fruits abîmés tombés au sol. La conduite des arbres fruitiers est simplifiée par la pratique de méthodes issues d’une synthèse française récente (divisant au moins par quatre le temps à consacrer aux tailles de formation et la structuration de l’architecture des arbres afin de maximiser la conversion en fruits plutôt qu’en bois, ramilles et feuilles)15. Bien que cela soit déjà plus intégré qu’un verger conventionnel, il n’y a pas que des arbres fruitiers et une prairie intercalaire dans ce système, du moins dans la portion la plus avancée dans sa conversion en verger permacole (de 1,4 ha)16.

En permaculture, chaque élément du système doit avoir plusieurs fonctions. En alternance avec chaque arbre fruitier, des féviers, des robinniers faux-acacia17 (et, bientôt, des chicots d’Amérique) sont implantés. Leur structure est conduite de manière analogue aux arbres fruitiers de manière à maximiser une floraison abondante, extrêmement nectarifère, formant les plantes dans le système attirant le plus grand nombre d’espèces d’insectes. Jusqu’à 20 ruches sont intégrées en permanence au verger. Plusieurs espèces sont implantées de telle sorte qu’il n’y ait pas de rupture dans la disponibilité en pollen et en nectar. Ainsi, par exemple, des saules à chatons généreux et abondants sont implantés en périphérie du verger afin d’amorcer très tôt au printemps la disponibilité d’une nourriture de qualité aux abeilles ainsi qu’aux multiples espèces auxiliaires (insectes prédateurs notamment; l’étalement le plus ample possible dans le temps de la disponibilité sans rupture de plantes nectarifères en fleurs est une préoccupation importante dans le choix des espèces à favoriser dans le système). Les arbres légumineuses ne sont pas que nectarifères, ils sont aussi fixateurs d’azote et fourniront les piquets vivants qui se substitueront au réseau de vieux piquets de thuya supportant une tubulure utilisée pour l’aspersion d’une solution argileuse et de lactosérum (petit lait provenant d’une laiterie d’un élevage caprin régional)18. Aussi, ces arbres à croissance rapide à forte porosité permettent à des pois, des fèves et des concombres grimpants, plantés au travers le paillis de plastique, de monter.

Au pied de ces arbres, au travers le paillis de plastique, toute une guilde d’espèces arbustives et herbacées pérennes viennent renforcer la cohérence et l’efficience de la physiologie de l’association végétale-animale. Premièrement, il y a, positionné au sud-ouest de chaque arbre, un arbuste fruitier (groseiller, gadelier, cassisier19, ainsi que des camerisiers). Ils mitigent les impacts de la surchauffe cambiale fréquente sur la partie basse des troncs exposés au sud-ouest due au réchauffement localisé hivernal qui peut s’y produire (amplifié par la réflexion de la lumière sur la neige), engendrant parfois de fâcheuses nécroses. Ces arbustes offrent une production abondante, malgré une ambiance mi-ombragée, leur port peut fait l’objet d’une conduite analogue aux espèces fruitières arborescentes qui optimisent la mise à fruits en veillant à bien répartir sur chacun d’eux une proportion équilibrée de branches de 1, 2 ou 3 années d’âge. La maîtrise de la propagation de ces arbustes, comme toutes les variétés présentes sur le site, permet de simplifier les étapes nécessaires à leur implantation et de réduire grandement les coûts. Ainsi, une petite sous-parcelle accueille des plants mères conduits de manière à fournir les boutures nécessaires à l’expansion graduelle du modèle permacole de plus en plus profondément dans la portion du verger régie en sylvopastoralisme ovin.

Compte tenu de plusieurs priorités opérationnelles, la préoccupation de mise à l’essai des meilleurs cultivars proposés par les sélectionneurs d’avant-garde du nord-est américain ne s’étend pas (pour le moment du moins) à l’ensemble des familles de plantes qui viennent s’intercaler entre, au pied, au travers, en-dessous des pruniers, pommiers, cersisiers, poiriers. Par exemple, il n’est pas encore question du cultivar inermis de robinier, pourtant avec énormément moins d’épines, il rendrait l’autocueillette des membres du jardin beaucoup plus sécuritaire; en certains lieux périphériques au jardin, il pourrait être avantageux de mettre en terre la variété rectissima de robinier, une génétique proposant des fûts à moindre défilement, favorable à la conduite de grumes de très haute qualité (bois davantage imputrescible que le thuya) et moins propice au drageonnement. Les robiniers produisent des floraisons dont la contribution est remarquable. Bien que marginal, le sélectionnage de plantes vivrières pérennes adaptées pour les zone de rusticité propres au Tempéré nordique progresse; il est impératif de suivre ses déploiements et de tâcher de mener des dispositifs qui se mettent constamment à jour avec l’avant-garde des propositions qui apparaissent.

Malgré que les associations de plantes aménagées et sous aménagement ne contiennent pas toutes les «meilleures variétés», les guildes comportent une diversité de familles de plantes théoriquement complémentaires (selon les connaissances récentes cumulées à propos des flores pérennes des zones tempérées du monde entier : niche écologique, autécologie, sociologie, associations symbiotiques champignon/plante, bactérie/plante, besoins de la pédofaune, etc.); des guildes qu’il convient de considérer, avec lesquelles il est fondamental de se familiariser afin de mieux saisir les fondements du dispositif des Fermes Miracle.

L’ampleur de l’intégration des complémentarités au sein de ces guildes s’accentuera durant la saison 2011, du fait de l’apport d’un nouvel apprenti au jardin qui débarque avec un bagage de nouvelles connaissances rapaillées au cours des dernières années, notamment par l’étude détaillée des investigations d’Eric Toensmeier, contributeur majeur des deux tomes d’Edible Forest Gardens (un botaniste horticulteur encyclopédiste qui a distillé le plus pertinent pour le nord-est américain d’un titanesque travail de Ken Fern en Angleterre)20. En tenant compte des rhizosphères spécifiques, de l’allélopathie, du principe écosystémique et permacole comme quoi la multiplication des expressions de traits fonctionnels distincts entre des espèces associées engendre un système plus productif, plus résilient que les monocultures. Le bien-fondé de ce principe (somme toute une idée qui foisonne dans les littératures grises de la permaculture) a été démontré avec brio deux fois plutôt qu’une : d’abord en 1994, par l’écologue états-uniens G. David Tilman pour l’écosystème des prés/prairies, puis en 2010 pour les écosystèmes forestiers tempérés nordiques ainsi que boréaux, par Christian Messier et Alain Paquette21. Dans son magnifique livre vulgarisant l’aménagement de jardin forestier nourricier (Forest Garden) Martin Crawford (2010) résume très bien (p. 196) l’enjeu et les fonctions des guildes (voir aussi, l’annexe 1, le schéma synthétique proposé par Dave Jacke (2005) en conclusion du premier tome d’Edible Forest Gardens (p. 302)):
The design of the tree, shrub, herbaceous perennial and climbing layers of a forest garden have been separated in this book to make the design process clearer. However, the layers are intimately connected and the design for a particular patch of ground should take into account the relations between the different layers.

‘Guilds’ in a forest garden are groups of species that support each other in beneficial ways, aiding self-maintenance and reducing the work required to maintain the system. So in an ideal guild you’ll have plants of various types performing the following functions.

Nitrogen-fixing plants to supply nitrogen.
Mineral-accumulator plants to help supply other nutrients.
Beneficial-insect plants to minimise pest problems.
Bee plants, both for wild and honey bees.
Plants with differing root systems, to exploit the soil space and soil layers efficiently.
Aromatic plants to confuse pests and increase system health.
Ground-cover plants to densely cover the soil surface.

If you are utilising plants that grow together in a natural situation (e.g. they are both native) you may well have a good idea of how they will complement or antagonise each other. It is more likely, though, that you will be creating mixtures of plants that are not found in nature. This is fine, but make sure you think about design strategies to minimise competitive problems.

There is no fixed minimum size for an area to be considered as a guid. I like to have plenty of plants performing most of the above functions – which, although it might mean less space for directly cropped plants, means that the ecosystem is highly resilient and low maintenance. (…)

During the design process, from time to time, look at areas of your forest garden – are there types of plant from the above list that are missing? Can you fit them in one of the layers?

Exemple d’une guilde type dont l’implantation est amorcée en verger multiétagé de Stefan Sobkowiak : (espèces productives et de support au comportement non expansif ) :
Petits arbres
1.Pommier (ou bien prunier, cerisier, poirier) : espèces productives autours desquels toute la structure s’échafaude.
2.Fèvier (en taillis comme fixateur d’azote, tuteur, nectarifère majeure; ils représentent 1/3 des arbres composant la haie productive).
Arbustes
3.Ribes spp. (groseiller, gadellier, cassisier) : mitigateur des contrastes thermiques qui blessent par dilatation le cambium des arbres fruitiers, plante vivrière qui tolère un ombrage partiel.
Herbacées productives  et de support :
4.Ciboulette : arômatique, «désorienteur» d’insectes phytophages.
5.Asperge : légume pérenne.
6.Rhubarbe
7.Crambe maritima (choux marin) : feuillage vivrier seulement lorsque cultivé avec paillis de plastique (racines en milieu où le sol peut être perturbé (libre de la membrane de plastique).
8.Bunias orientalis (roquette turque);
9.Oseille (minéralisante et couvre sol);
10.Agastache (lamiacées aromatiques et nectarifères)
11.Chervis (apiacée excellent légume racine vivace et nectarifère)

Plusieurs membres de cette guilde peuvent être substitués par divers autres espèces aux fonctions complémentaires.

Quelques annuelles qui complètent le panier : des pois et fèves grimpants, des concombres (tous deux permettant de combler la niche des plantes grimpantes, puisque les vignes ligneuses propres au modèle davantage extensif sont absentes du système intensif aménagé à même l’espace des deux membranes de plastique parallèle qui sont déployées de part et d’autre des troncs des alignements arborés du verger) et des courges et de melons. Ces annuelles sont intégrées en semis direct en des espaces particulièrement ensoleillé dans la structure constituée par les vivaces.
Hormis ces vivrières, il y a plusieurs plantes à fleurs ornementales… la cerise sur le gâteau… et les membres sont prêts à mettre davantage de valeur à ce caprice esthétique qu’aux denrées elles-mêmes…

Intégrer l’espace productif dans une hiérarchie de productions qui tiennent compte de l’autécologie de l’ensemble des espèces, cela implique de considérer avec attention le mode de propagation des espèces de même que l’intensité des techniques d’entretiens et de conduites que ces espèces demandent. Ainsi, en permaculture, au-delà de la zone occupée par le pré verger, il est possible d’aménager plusieurs autres systèmes; il s’agit d’un 4e zone, où de nombreuses plantes pérennes expansives ont leur place. Des cerisiers à grappe22, des vignes de raisins de table (sucrés et sans pépin, par exemple le cultivar somerset), des vignes de kiwi, des argousiers, des noisetiers, des ormes rouges (médicinaux), des féviers, des massifs de mûres et des framboises, de phytolaque (Phytolacca americana, un légume feuille vivace indigène), de topinambours, d’Apios americana (une plante grimpante à tubercule doux), de crosnes du japon, Stachys affinis (couvre sol dont les tubercules sont très protéinés), d’oignon égyptien (Allium cepa proliferum). Ces quatre dernières espèces forment une guilde en soit, les «trois sœurs» iroquoiennes revisitées par Eric Toensmeier. Comme plantes de soutien, de support : des lamiacées expansives, des astragales, des lupins, de la monarde, de la mélisse, de l’origan, des équinacées… Il est possible d’imaginer ces guildes de zone 4 entretenues plus intensivement: l’implantation des framboises peut comporter, par exemple, des alternances impliquant des framboises d’automne (dont l’entretien optimisant la production est plus aisé); les premières peuvent faire l’objet d’un aménagement en palissages, d’éclaircies laissant 10-15 tiges / m linéaire, etc.

D’autres systèmes, composés d’espèces arborescentes climaciques tels les noyers, des hybrides de châtaigners, de caryers, de pins à noix, etc. Ils peuvent subir un élagage minutieux pour conduire des grumes de qualité ainsi que des ports propices à maximiser la production de noix. Plutôt que de favoriser que les variétés implantées spontanément de chênes à gros fruits, il peut y avoir implantation des cultivars d’avant-garde patiemment sélectionnés (incluant d’autres variétés de chênes de la famille des chênes blancs) au cours du dernier siècle dans le nord-est des États-Unis, de même qu’en Ontario. Ces variétés peuvent parfois offrir des fructifications annuelles, leurs noix sont souvent plus faciles à décortiquer, plus généreuses en huile, leurs amandes sont plus grosses, etc. L’entretien de quelques substantiels bosquets (10 à 100 arbres) de pins blancs, certains de ces pins pouvant être des portes greffes accueillant des branches de pins de Corée généreux en noix de pins comestibles (c.f. : Éric de Lorimier, La Pépinière rustique, Ste-Julienne, Lanaudière, disciple de Bernard Contré, Pépinière La Feuillée, président du Club de cultivateurs d’arbres à noix comestibles). Ces pins peuvent être plantés plus distancés les uns des autres afin de permettre une généreuse et précoce production de cônes; toutefois, disposé en faible densité, ces arbres sont vulnérables au charançon du pin blanc dont la femelle recherche des tiges apicales épaisses pour y pondre ses œufs. Au front nord-ouest du verger, M. Sobkowiak conserve un jeune chêne à gros fruits arrivé spontanément au sein de la haie brise-vent; il projette également d’expérimenter l’avenue des greffes sur pins blancs. Cette haie est donc vouée à voir ses fonctions se multiplier, incarnant une certaine forme de zone 4.

Dans le verger de Stefan Sobkowiak, le lieu d’implantation des framboisiers est questionnable puisqu’il ne respecte pas ce zonage idéal. Pour plaire à la clientèle qui vient cueillir à même le verger en marchant sur la bande de pré/prairie et en cueillant de part et d’autre tout ce qui mûrit, mature synchroniquement. La tentation d’offrir des framboises était grande : aujourd’hui, des drageons commencent à s’échapper de la bande couverte d’un paillis de plastique ou, plus fâcheux, dans les trous dans la membrane engendrés par l’implantation de diverses autres plantes… Le travail nécessaire à la contenance de telles plantes dans un espace intensivement intégré peut être contreproductif. Une alternative très intéressante serait d’implanter plusieurs individus de quelques-uns des très généreux et rustiques cultivars d’amélanchier développés récemment en Saskatchewan. Toutefois, au stade où en est le déploiement du concept où des membres viennent périodiquement cueillir dans le verger, la densité animale qui pourrait consommer la prairie intercalaire n’est pas optimisée, ne serait-ce que pour tenir compte du confort des usagers urbains qui n’apprécieraient probablement pas marcher au travers une grande quantité de déjections animales. Le compromis appliqué exige de tondre, le chaume ainsi obtenu est projeté volontairement sur les bandes couvertes de paillis de plastique : ainsi, les quelques drageons délinquants de framboisiers y passent, le paillis reçoit une protection contre les rayons ultraviolets (ce qui prolonge la durée de vie de la membrane) et les vers de terre (qui se faufilent par les trous engendrés par l’implantation de différentes plantes) ramènent sous le plastique cette essentielle matière organique.

Un tout autre paysage peut être engendré en zone 4, il s’agit de guilde formant une polyculture pérenne de grains : grâce au Land Institute (c.f. Wes Jackson), il est possible d’associer des blés vivaces, des Desmanthus illnoensis (genre de lentilles vivaces), des tournesols vivaces, du kinoa vivace (Chenopodium spp.). Ces polycultures pourraient très bien apparaître intercalaires à des haies arborées, selon un design agroforestier plus classique.

L’écotone que constitue la frange entre la zone intensivement aménagée et la zone plus extensive connectée avec les écosystèmes forestiers, ripariens et aquatiques profonds (zone 5) ne peut pas être négligé notamment parce qu’il y a des transgressions régulières de ces limites conceptuelles par de nombreuses espèces. Dans la région de Cazaville, si l’ours noir n’est pratiquement plus présent, il y a toutefois une bonne densité de cerfs de Virginie, de dindons sauvages, de ratons laveurs, de marmottes, de lapins à queue blanche, de campagnols des champs, de souris sauteuses des champs, etc: des espèces qui peuvent évidemment avoir la propension à venir se servir dans le jardin. Une intendance et une gouvernance intégrées se doivent de tenir compte de cette perméabilité avec la vie sauvage. Faute de pratiques de chasse inspirées de la Quality Deer Managment23, les clans matriarcaux de cerfs sont particulièrement abondants au Québec et un phénomène analogue émerge chez le dindon sauvage; le paysage agro-forestier issu d’aménagements anthropiques offrant des conditions très favorables à ces espèces. M. Sobkowiak ne semble pas pour le moment avoir besoin d’une intervention de chasse particulière de ces grandes espèces. Il bénéficie probablement du paysage très ouvert environnant (avec faible connectivité avec les massifs forestiers de la région); il est aussi le seul producteur d’arbres fruitiers dans la région immédiate. Pour des raisons de sécurité (les branches de pommiers sont rigides, ayant expérimenté leur pouvoir pénétrant (même au travers une chaussure) a suffi de le convaincre d’en disposer autrement). S’il a renoncé à valoriser les émondes pour aggrader localement les sols, c’est aussi que le paillis de plastique aux pieds des arbres engendre une autre contrainte évidente. Devant renoncer aux bénéfices du bois raméal (pour s’en convaincre, consulter, par exemple, le compte rendu d’un colloque tenu en France en 2007 (Dodelin et al.) en portant une attention toute particulière aux témoignages de Konrad Schreiber de l’organisme BASE24 et le couple de microbiologistes des sols iconoclastes, Claude et Lydia Bourguignon), il les dispose aux pieds des conifères qui constituent la haie brise-vent. Cela densifie sa porosité à sa base (ce qui peut être un aspect négatif dans sa contribution permettant un épandage plus uniforme de la neige charriée par la poudrerie). Toutefois, cela contribue à abriter d’une meilleure manière ces brebis et sa ruche en hiver. Enfin, durant les migrations, l’habitat ainsi formé attire des bruants nombreux qui exercent alors un déprédation probablement très bénéfique sur plusieurs insectes.

Le pré intercalaire : un deuxième monde intriqué au cœur du système
Le deuxième «monde» juxtaposé à toutes les plantes qui viennent d’être évoquées, c’est le pré/prairie intercalaire. Il est envisageable, dans le sol du site des Fermes Miracles, de convertir l’association de plantes constituant cette prairie. En effet, il existe des cultivars développés à partir des espèces indigènes propres aux associations d’herbacées pérennes qui ont co-évolué avec les bisons (expérience notamment de la USDA dans le cadre des renaturalisations pour les antilopes d’Amérique). Les espèces impliquées seraient : a) en saison chaude25 : Andropogon gerardii, Panicum virgatum, Sorghastrum nutans, Schizachyrium scoparium, Bouteloua curtipendula, Trispacum dactyloides; b) en saison froide : Pascopyrum smitii, Nassella vividula, Elymus lanceolatus ssp psamr, Leymus racemosus. À cela s’ajoute une fabacée (trèfle) indigène (légumineuse) : Dalea purpurea. Le secret de cette guilde patrimoniale permet d’imaginer une guilde qui mime pour le bénéfice d’Homo sapiens : une graminée de saison froide, une graminée de saison chaude (céréale vivrière pérenne, ex. : blé vivace), une asteracée (ex. : tournesol vivace); une légumineuse (lentille vivace, lupin, trèfle, etc); un «insecticide» (armoise indigène).

Toutefois, cette conversion fastidieuse n’est pas nécessaire; il est possible de composer avec le chiendent (ce qui n’enlève pas la pertinence de compléter la composition des plantes formant le pré).
Là aussi, un nouveau paradigme à propos de la régie animaux/prairie est devenu incontournable. Et M. Sobkowiak agit en conséquence. Toute une dynamique innovante impliquant des enclos amovibles électrifiés permet de mimer le comportement naturel des troupeaux sauvages dans leur broutement et leur piétinement perturbateur. Certains producteurs aux États-Unis en sont à «robotiser» la régie des enclos électriques (par exemple, le Lely Voyager Grazing System26). Il s’agit de Mob Grazing ou d’High Density Stocking27.

Imiter la dynamique par laquelle les espèces herbacées des prairies auraient coévolué avec les bisons et autres grands mangeurs d’herbe, de quoi s’agit-il? Aucun animal n’aime avoir à rechercher sa nourriture à travers ses propres déjections. Les meutes de prédateurs étaient perpétuellement aux trousses de ces troupeaux, capturant un individu affaibli par-ci par-là, les contraignant à une vie grégaire, à une cohésion dense dans leur déplacement. Ces évidences contrastent avec les pratiques conventionnelles actuelles qui enferment dans un même espace durant de très longues périodes, contraignant à brouter les plantes jusqu’à ce qu’elles soient excessivement basses et peu vigoureuses. Mimer le nomadisme des troupeaux sauvages implique d’offrir très fréquemment de nouveaux espaces enherbés qui ont eu le temps de se refaire depuis le dernier passage. Par-delà nos intuitions premières, le meilleur scénario qui se démarquerait des essais récents en ce sens, ce serait de mettre une forte densité de bêtes à brouter au cours d’un laps de temps très restreint dans un espace qui a eu suffisamment de temps pour reprendre en vigueur depuis le dernier blitz perturbateur broutement/piétinement. Appliquée à petite échelle dans le verger des Fermes Miracle, cette approche implique le déplacement quotidien des enclos électriques, ce qui demande une heure de travail. Les cages à volailles sont, quant à elles, déplacées aux deux jours.

Voici un extrait d’un article récent de Boyd Kidwell (2010) dans le Angus Beef Bulletin, à propos de l’itinéraire technique proposé par Greg Judy, un des promoteurs influents de cette approche :
As Judy describes the benefits of mob grazing, he emphasizes one word – litter.
Judy’s planned high-density grazing revolves around building up a heavy supply of ground litter (organic matter) that shades the soil and soaks up water from rainfall. When Judy leases a piece of land, his first step is to build up litter. As organic matter increases, microbes come alive in the soil. When Judy evaluates a pasture’s health, he gets on his knees and digs for earthworms.
“I examined my soil recently and found 15 earthworms in 3 square inches of soil. The earthworm holes have turned my pastures into big sponges that absorb rainwater, and earthworm castings build soil fertility,” Judy says. “I don’t fear droughts any more.”
(…)
Judy manages his cattle operation with a minimum of equipment that includes a pickup (with a bale unroller for emergency feeding); a four-wheeler; 3:1 geared poly-wire reels; step-in posts; poly-wire fence; and electric fence chargers.
Once cattle learn to expect fresh pasture when the four-wheeler arrives, moving animals to a new paddock takes less than 30 minutes. Over the weekend, Judy lays out seven paddocks for the week’s grazing pattern. Depending on forage supplies, Judy lays out paddocks of five to 10 acres each and includes travel lanes to water supplies and shade.
(…)
In addition to deer, Judy sees increased populations of quail, wild turkey and songbirds that flock to the mob-grazing area to eat insects stirred up by the cattle.

Texas has a long history of ranchers practicing high-density, quick-rotation grazing that started with Allan Savory in the 1980s. Clifton Marek of Ledbetter, Texas, has been using Savory grazing techniques since 1988 and now manages a combination of stockers and brood cows in a mob-grazing operation on his ranch. Marek doesn’t own hay equipment, applies no fertilizer and doesn’t buy seed. Cattle do most of the work on the central Texas ranch.(…)»
Unfortunately, there has been little university research into mob grazing. Most of the information is coming from ranchers who practice high-density grazing techniques on their own land. A few researchers have set up mob-grazing dem­onstrations, but it takes months and years to realize the environmental benefits ranchers describe that come from building organic matter in pasture soils.
David Davis, superintendent of the Missouri Forage Systems Research Sta­tion, set up a mob-grazing demonstration in September 2009.

Les espèces animales élevées, consommatrices d’herbe, le sont certes pour leur chair, mais aussi pour la puissance transformatrice de leur flore intestinale (et la bénédiction de leurs déjections), leur rôle clé dans l’amplification du cycle des nutriments dans le système designé, le nettoyage des fruits abîmés tombés au sol, pour les perturbations régénératrices de leur broutement (chez M. Sobkowiak, ce sont des brebis, des agneaux, des oies28 et, dans une moindre mesure, contenus cette fois par des cages mobiles des dindons, des coqs à chair, des pintades, des canards et des lapins). Les oies sont particulièrement appréciées pour leur sélectivité bénéfique : elles agissent comme d’excellentes «désherbeuses», n’allant consommer que les herbacées qui s’incrustent au travers les espèces intentionnellement implantées des guildes. Parce qu’elles peuvent très bien se porter avec une alimentation strictement herbacée, leur frugalité est aussi avantageuse par rapport aux pintades et aux coqs auxquels il serait nécessaire d’apporter un complément en grains à leur diète (de plus, il existerait des races pondeuses qui pourraient être envisagées). Un accent particulier est mis sur la pintade. Bien que la demande soit culturellement davantage tournée vers le poulet, il y a une valeur ajoutée que la pintade permet : un produit qui se distingue par sa saveur (un fait d’ailleurs largement reconnu par les Français).

À l’intérieur du verger : un jour, habiter au centre (zone 0, 1 et 2)
La zone 0 ne sera pas discutée directement dans le cadre de ce portrait de l’implantation étudiée (en permaculture, il s’agit de l’architecture même de la maison et des bâtiments fonctionnels). M. Sobkowiak ambitionne d’habiter le verger à l’année, mais cela n’est pas encore possible (pour des raisons familiales (adolescents aux études) et parce que l’entreprise/verger n’a pas atteint la maturité nécessaire). Quant à la zone 1, ses fonctions sont en quelque sorte intégrée à la plate-bande inter arbre (à distinguer du pré/prairie intercalaire), où de nombreuses plantes annuelles vivrières, de même que des plantes pérennes aromatiques et médicinales sont présentes. Toutefois, l’évocation de ces zonages permet de mettre en relief la stratégie fondamentale expliquant la rentabilité de l’ensemble du système.

Premièrement, il y la vente directe à la ferme et l’autocueillette réservée à des membres consommateurs et contributeurs (il est possible de se faire livrer certaines denrées, toutefois cela implique des coûts supplémentaires pour le membre). Les clients, en venant cueillir leurs propres fruits et légumes, agissent en quelque sorte comme des membres travailleurs (similarité structurelle avec les coopératives de solidarité). Il y a pour le moment 100 membres qui paient une cotisation annuelle de 55 $. L’objectif de M. Sobkowiak est de monter le nombre de ses adhérents, lorsque le plein déploiement de l’aménagement sur 5 ha sera accompli, à 500 membres (qui achèteraient pour quelques centaines de dollars de produits par année). Il n’y a donc pas de lourdes infrastructures d’entreposage, ni de frais de transport. L’esprit de simplifier les opérations est appliqué constamment, partout, selon les enseignements (notamment) d’un maître japonais particulièrement important en permaculture : Masanobu Fukuoka (faire moins, détecter et enlever le superflu dans les itinéraires techniques, tout le fardeau non nécessaire, les astuces permettant de se priver d’infrastructures lourdes et coûteuses). M. Sobkowiak résume l’effet de cette optimisation/simplification constante : «Ça tombe!» Tout le fardeau qui tombe par d’astucieux itinéraires techniques optimisés et simplifiés (ce qui implique notamment de répartir dans le calendrier des tâches à assumer annuellement de manière à éviter des moments trop densément mobilisants). Au lieu d’une habitation, le verger accueille une remise/chalet (tel un camp de chasse, il est possible d’y dormir) où sont entreposés tous les outils horticoles manuels. C’est là aussi qu’est abrité le dispositif programmé contrôlant la pompe du système d’irrigation (arrimé informatiquement avec petite station météo). Les équipements mécanisés lourds sont loués, empruntés (par exemple, la tracteur nécessaire à la formation de sillons permettant le remblais des membranes du paillis de plastique). Cette membrane elle-même permet de se libérer du fardeau, voire de l’impasse de la compétition herbacée (chiendent en particulier). S’il s’agit en apparence d’une pratique particulièrement fastidieuse, la méthode d’installation de M. Sobkowiak a su évoluer au gré des expériences : en procédant par deux bandes parallèles qui se rejoignent dans l’axe d’implantation des arbres, cela ne nécessite dorénavant que deux personnes pour les dérouler et les fixer (par le remblais manuel du sillon préalablement façonné à l’aide d’une charrue et par l’ajout de pierres; ces pierres par la suite servant à localiser l’endroit où une bouture a été implantée dans la membrane et à y générer une micro dépression favorable à l’écoulement de l’eau vers les plants). Le deuxième ouvrier peut être un étudiant du College McDonald qui est de passage à proposer des améliorations aux itinéraires techniques (récemment, une contribution étudiante a abouti à des prototypes de cages cylindriques pour les lapins leur permettant une déambulation volontaire dans le sens de la bande du pré intercalaire); il peut aussi s’agir d’un partenaire du projet qui emprunte une petite partie de la terre pour y cultiver un jardin maraîcher d’annuelles et de biannuelles; il peut enfin s’agir d’une personne bénéficiant d’un compagnonnage au cours d’une année entière (comme cela se produit cette année).

L’aspect le plus novateur du pré verger multiétagé de M. Sobkowiak, c’est que les associations végétales soient aussi disposées dans les allées de manière à offrir une simultanéité dans leur mûrissement. Ainsi, l’expérience de l’autocueillette n’est-elle pas un parcours chaotique, labyrinthique, fastidieux. Les membres s’engagent en marchant dans le pré intercalaire de secteurs du verger qui, à la période où ils sont invités, offrent une panoplie de denrées… il y a même une allée pharmacie de prévue dans ce concept d’«épicerie».

La conduite d’un design évolutif complexe libre d’intrants coûteux s’appuie sur un savoir-faire considérable. Divers itinéraires techniques se juxtaposent et se succèdent au cours de la croissance des plantes et des animaux. Toutes sortes de dynamiques doivent être comprises afin d’être bien pilotées. Comme inévitablement des arbres, des arbustes, des bosquets de plantes pérennes arrivent un jour ou l’autre à maturité, tout un art est nécessaire afin d’éviter au maximum des ruptures trop grandes dans la production alors que certaines successions sont assumées. Maîtriser le recépage (coppice), le greffage (qui peut se faire au couteau, mais qui peut maintenant se faire avec des outils plus sophistiqués fort avantageux, des grafting pliers, une pince coupeuse ingénieuse; connaître ces innovations peut faire toute la différence) appliqué non seulement aux rosacées mais aussi aux arbres à noix (accélérant ainsi grandement les années nécessaires à l’obtention de fructifications), la mise en culture et la conduite de quartier de plants-mères (particulièrement pour les ribes, les sureaux, les vignes, mais aussi pour les cultivars d’arbres à fruits) fournisseurs de boutures, l’utilisation d’hormones de croissance sur les boutures, recours au semis direct de noix et de glands, … Beaucoup de connaissances! Trop? Martin Crawford répond à cela que les Orangs-Outangs portent en eux la connaissance approfondie des caprices de fructifications, des moments où de jeunes pousses sont disponibles, etc. pour plus de 300 espèces vivrières dans leur forêt tropicale… L’Homo sapiens est donc capable d’en prendre. Voici d’ailleurs quelques aspects complémentaires dont la prise en compte contribue au succès de l’ensemble du système.

Gestion de la densité
La grande majorité des jardins visités par Dave Jacke et Eric Toensmeier au cours de leur synthèse encyclopédique sur les jardins forestiers nourriciers étaient trop densément plantés. Le jardin de M. Sobkowiak n’y échappe pas et devra éventuellement déployer un régime d’éclaircies. Pour le moment, les arbres sont jeunes et plusieurs trouées apparaissent du fait de certains échecs d’implantations de quelques variétés d’arbres. Mimer et amplifier (en le prolongeant) le premier stade successionel de gaulis-perchis d’une forêt feuillue après perturbation exige beaucoup de vigilance; surtout si l’on tient à élever des animaux en santé à partir de la prairie intercalaire. En foresterie, afin de conduire des structures de tronc à faible défilement, il est fréquent d’imiter l’obturation latérale engendrée par les tiges en lutte l’une contre l’autre lors d’une régénération dense et vigoureuse suivant une perturbation d’origine (ex. : chablis total) ou une intervention d’origine (ex. : coupe totale). On plante d’une manière assez conventionnelle généralement 2500 arbres à l’hectare; ceux-ci font l’objet de quelques éclaircies au cours de certains seuils critiques où la densité devient nuisible. Cela est particulièrement facile à conceptualiser et à appliquer pour une monoculture d’épinettes blanches; il en va tout autrement dans un verger constitué de dizaines de variétés d’arbres. Alors que l’impératif de la sylviculture de bois d’œuvre de haute valeur implique des éclaircies successives passant de 2500 tiges / ha à 1800, puis à 800, voire 400 (pour les grands pins, les gros bouleaux jaunes, les gros chênes, par exemple), les propositions de plantation de vergers tendent à établir une densité déterminée et plus statique dans le temps. Dans un verger multiétagé complexe, il semble souhaitable de pouvoir accomplir une conduite régénérative inspirée des pratiques sylvicoles appliquées aux structures de peuplements inéquiens et irréguliers; d’une manière analogue aux itinéraires de rotations de prélèvements partiels dans les érablières sucrières (particulièrement celle exploitée pour la condensation de la sève). Le défi est de conduire une structure analogue à une friche arborée et de maintenir un cycle de trouées qui maintient une structure en bosquets hétérogènes, maximisant les écotones entre la prairie et la jeune forêt. Avec les arbres fruitiers et les arbres fixateurs d’azote intensivement alignés d’une part et la culture intercalaire en pré d’herbacées fourragères pérennes, il y a un compromis particulier à maintenir où les arbres subissent des tailles qui réduisent l’ampleur de la projection de leurs cimes. La conduite de la porosité, le contrôle du nombre de branches primaires (et la forme de leur port), de l’alignement général de celles-ci par rapport à l’axe déterminé par les allées du pré intercalaire, la surcharge en ramilles non fructifères sont des aspects qui doivent être considérés pour optimiser à la fois la mise à fruits et la productivité du pâturage intercalaire.

Le système étudié est implanté sur un site topographiquement assez plat. Le système d’irrigation implanté en est favorisé. Il existe aussi des propositions d’implantations similaires en pleine montagne : Sepp Holzer, en Autriche, propose des infrastructures en terrasses tandis que Darren Doherty, en Australie, propose des allées sinueuses qui épousent les courbes de niveau.

En ce qui a trait à la gestion de la densité au niveau de la rhizosphère, les considérations et les investigations sont très bien évoquées dans un passage cité du livre de Dave Jacke (c.f. : p. 24 de ce document).

Lutte intégrée
Bien que l’intégration soit un principe omniprésent dans le système, quelques compléments méritent d’être évoqués.
D’abord le dispositif d’aspersion (soutenu pour le moment par de vieux piquets de thuyas mais qui prochainement sera fixé au tronc des féviers et robiniers) où un mélange de lactosérum (petit lait disponible en abondance dans les quelques laiteries régionales) avec une solution argileuse (celle standard utilisée en régie bio de verger) est mise en circulation. Il s’agit d’une approche moins fastidieuse que ce qu’exigerait un épandage manuel. L’idée du lactosérum étant de saturer la surface du feuillage des arbres fruitiers en organismes bactériens qui saturent la niche que cherche à coloniser le champignon de la tavelure. Le traitement préventif contre la tavelure est aussi bonifié par la consommation par les animaux élevés dans le système des fruits abîmés tombés au sol. Cet aspect contribue aussi grandement à diminuer l’occurrence de problématiques associées à la mouche de la pomme. Pour diminuer encore davantage la population de cet insecte, des contenants remplis d’une solution à base de mélasse sont disposés à plusieurs endroits (générant à la fin de la saison un concentré protéiné étonnant). Aussi, des petites plaques enduites d’une colle attractive sont présentes, accrochées à même les branches de certains arbres. On pourrait compléter par des pièges à phéromones, mais ceux-ci sont considérés trop coûteux par le propriétaire. Noter aussi qu’il se réalise une répression assidue des nodules du cerisier, il suffit de les supprimer avant que la sporée ne se produise.

En plus de la ruche, des structures sont mises à la disposition de plusieurs espèces bénéfiques : des abris pour diverses espèces de guêpes et de bourdons, des amas de bardeaux d’asphalte appréciés des couleuvres (de très grosses couleuvres rayées sont présentes sur le site et exercent une pression importante sur la population de campagnols). Il y aurait un souci de favoriser la présence d’araignées dans le système (les stratégies en ce sens n’ont toutefois pas été communiquées par M. Sobkowiak). Les amphibiens ne sont pas absents : plusieurs espèces de salamandres ont découvert les avantages du paillis de plastique (dont la salamandre à points bleus). Prochainement, au bout de chacune des allées, en lien avec le système d’irrigation goutte à goutte, de petits bassins seront aménagés, favorisant éventuellement la présence et même la reproduction d’espèces d’anoures. Juste à côté du verger, le bassin artificiel engendré par les activités récentes d’exploitation d’une sablière est de plus en plus générateur d’odonates, des prédateurs éminemment pertinents dans le système trophique du pré verger.

Les nichoirs pour oiseaux sont particulièrement présents dans le verger. Ils sont colonisés par plusieurs couples de troglodytes familiers, de tyrans huppés et de merlebleus. Présents très tôt en mars dans le verger, ces derniers peuvent nicher plusieurs fois, leur progéniture totale aurait déjà atteint 17 oiseaux, un bon indice de leur impact sur l’entomofaune du verger! La litière est maintenue durant l’hiver dans les nichoirs tant qu’elle ne monte pas au-dessus d’un certain niveau qui ne serait plus toléré par la femelle; il s’y réfugie le parasite qui s’attaque à la larve d’une mouche particulièrement féroce au détriment des oisillons. Contrairement à une pratique répandue chez les amateurEs de merlebleus qui s’obsèdent à tout nettoyer à chaque année (un autre fardeau en moins bien pensé…), l’expérience démontre qu’il est préférable de laisser la litière dans les nichoirs après la couvaison. Il s’agit d’infrastructures qui compensent le manque de structures propres aux forêts matures : gros chicots attracteurs des nombreuses espèces cavicoles. L’habitat engendré par le verger est également propice au coulicou à bec noir (celui-ci est d’ailleurs intervenu très efficacement une année où il y avait eu une infestation de chenilles à tente). D’autres structures remplaçant l’absence de gros chicots creux pourraient être installées, notamment des abris à chauve-souris, grandes consommatrices de lépidoptères dont les chenilles sont défoliatrices.

La connectivité dans le paysage pourrait être accrue. Cela pourrait permettre aux mustélidés (hermines et belettes à longue queue) de prospecter le secteur. L’impact éventuel des renards et des coyotes est probablement globalement positif: la volailles et les lapins sont abrités dans leurs cages mobiles, les oies seraient à même de se défendre.

Changements climatiques, régime hydrique, santé des sols
Bénéficiant d’une quasi fertirrigation favorisée par le pompage de la solution minérale des bassins de la sablière adjacente (aspect qui pourrait être aisément bonifié par diverses solutions, par exemple une solution à base d’algues), l’infrastructure simple est particulièrement sécurisante dans la perspective des changements climatiques annoncés (il s’agit d’un mode de mitigation puissant contrecarrant les périodes de stress causées par un déficit hydrique). D’emblée, le site jouit d’un climat tempéré nordique continental plus sec qu’à l’est de Montréal, la zone de rusticité est très avantageuse comparativement au reste du Québec agricole. La perspective de voir se répéter plus régulièrement des périodes de sécheresse estivale prolongée comme celle vécue au cours de l’été 2010 est bien réelle si l’on se fie aux modèles d’Ouranos (Yamasaki et al. 2008). En foresterie, cela amène l’IQAFF29 à proposer des conversions de peuplements entiers des associations érables-hêtres vers des associations pins blancs-chênes rouges. D’autres promoteurs des restaurations et des enrichissements des peuplements dégradés feuillus existent au Québec:
le CERFO30 (d’abord basé à Québec, il serait à coloniser les régions, après la Côte-Nord, l’Outaouais); La Fiducie de recherche forestière des Cantons-de-l’Est31 (Benoît Truax, Daniel Gagnon), les universitaires québécois (David Rivest (essai de maîtrise 2004), le Syndicat des producteurs de bois de la Mauricie (Patrick Lupien), l’Agence de mise en valeur des forêts privées de la Montérégie, l’IRBV (Alain Cogliastro). Toutes ces forces vives sont susceptibles de nourrir de leurs connaissances la conception de mesures de renforcement de la résilience par les contributions des arbres autres que fruitiers dans le système. Le système d’irrigation de M. Sobkowiak n’est pas une panacée : il ne pourra jamais compenser l’approvisionnement en eau pour toutes les plantes de son système. Il est même permis de se questionner sur la réaction de la rhizosphère des arbres du fait que l’écoulement goutte à goutte n’est présent que très près du tronc: la partie d’un arbre qui est la plus pertinente d’irriguer, c’est sa périphérie, soit grosse modo ce qui correspond à la projection de la cime.

D’autres grands défis de mitigation existent, notamment, en certains sols, le dépassement de la charge critique en oxydes de soufre issus des précipitations (polluées par les émissions des centrales au charbon de tout le nord-est américain). Plusieurs mitigations peuvent être envisagées : la conduite de la pédogenèse par un habile apport de BRF et de feuilles mortes (ce que M. Sobkowiak a réalisé en épandant de grandes quantités avant la conversion permacole de 2007), le mob grazing (fumier et urine décomposés in situ, apportant potassium et azote), l’accroissement de la vigueur et du nombre de vers de terre par la protection du paillis de plastique, le chaulage. À propos de chaux, plutôt que de passer par d’énergivores procédés concentrant les minéraux désirés, ne serait-il pas envisageable d’amplifier la vigueur des champignons et de la faune du sol, dont la présence cruciale des mycorhizes, en amendant avec du concassé de pierres sédimentaires riches en calcium (les sites riches en plantes calcicoles dans les Basses-Terres bénéficient de l’apport direct du socle de certaines dépositions marines fossiles qui affleurent, pourquoi passer par la chaux?); certains autres minéraux (récemment évoqués par André J. Fortin) pourraient être envisagés : feldspath potassique de la vallée de l’Outaouais, apatite riche en phosphore du lac Paul (région du Lac St-Jean). Tout ceci en profitant également de l’impact «fertilisant» de la hausse de la concentration en bioxyde de carbone32 dans l’atmosphère ainsi que la charge en azote issue des précipitations polluées en azote nitrique (sous-produit de la combustion du pétrole). En matière d’azote, l’apport original des féviers, robiniers et chicots est majeur (leur contribution est aussi justifiée pour leurs inflorescences généreuses, leur fructification (comestibles par les animaux, les mammouths en auraient d’ailleurs fait bon usage) et leur architecture inhérente propice à la croissance de haricots et de concombres de même qu’au support du dispositif d’aspersion).

D’autres actions peuvent êtres menées pour accroître la vigueur et la résilience du système relativement au drainage et au sol. Initialement, l’amendement particulier déployé sur le site fut l’apport en basalte (pierre volcanique constituée d’un cocktail minéral très diversifié), à partir des matériaux résiduels entrant dans la confection de bardeaux d’asphalte (20 tonnes furent réparties sur 5 ha). Aussi, des tonnes de feuilles mortes et des tonnes de BRF récupéré des activités d’émondage à Montréal. La poursuite de la restauration d’une présence diversifiée des mycètes dans le système devrait être encouragée. Pour accroître la diversité des mycorhizes, pourquoi ne pas prélever du sol au pied des aubépines et des cerisiers sauvages de la région et de proposer aux cultivars de rosacées privilégiés dans le verger? En plus des avantages de la symbiose des mycorhizes, il y a la contribution de tous les métabolites secondaires de plusieurs champignons saprophytes qui peut être accentuée. La domestication de certains champignons saprophytes est possible (Stamets 2005). Il serait particulièrement intéressant de mieux connaître l’autécologie des morilles blondes, champignons dont M. Sobkowiak a constaté l’émergence dans une partie du verger.

Les origines conceptuelles : quelques repères
Au cours des années 1920, les régies agraires qui colonisèrent les grandes prairies du cœur du continent montraient de graves signes d’échec. Les États-uniens, aux prises avec le Dust Bowl, voyaient partir en poussière des sols qui avaient été constitués par des millénaires de pédogenèse coévolutive entre les bisons et de remarquables espèces herbacées pérennes. Paniquées, les autorités lancèrent une enquête comparative avec les systèmes européens et chinois (apparemment moins destructeurs puisqu’ils existaient depuis des siècles, voire des millénaires, sans qu’un aussi rapide phénomène de destruction des horizons de surface ne se soit apparemment manifesté). Dans cette mouvance apparurent les propositions visionnaires de J. Russel Smith (1929), proposant des arbres fixateurs d’azote, des arbres à noix, bref des tree crops, des arbres mutlifonctionnels à réintégrer, du moins à intégrer dans le système aménagé de mise en valeur des terres. À la faveur de la Crise économique des années 1930, le discours à propos de la création d’emplois possible par la restauration des feuillus nobles surgit au Québec. Nous allions faire travailler des gens et fonder un capital forestier évanoui depuis les multiples vagues de survivance improvisée dans l’écoumène des Basses-Terres. Puis, la Seconde Guerre Mondiale éclata, la mécanisation et les intrants pétro-chimiques suivirent et les enjeux de restauration des grands espaces agro-forestiers fertiles se dissipèrent de la conscience collective.

De nombreuses sources d’inspiration méconnue marquent l’émergence d’une approche écosystémique en production vivrière et en élevage dans le Tempéré nordique. L’ampleur de notre ignorance sur l’écologie de deux écosystèmes terrestres fondamentaux pour l’écoumène du Nord-Est nord-américain a été révélée à maintes reprises au cours du XXe siècle. Ces deux grands écosystèmes sont : a) les grands massifs forestiers du tempéré nordique (climat continental humide), et pas seulement dans leurs stades climaciques, mais également dans les multiples formes de réponses aux perturbations (chablis, feux, sénescence, pullulement et défoliation massive par insectes) et b) les vastes prairies d’Amérique du Nord. (jusqu’à tout récemment parcourues par d’immenses troupeaux de bisons, d’antilopes et, jusqu’à ce que Homo sapiens les découvre, chevaux, chameaux, mammouths…).

Il convient de discuter de ces deux mondes parce qu’ils sont tous les deux juxtaposés dans la proposition d’écosystème nourricier de M. Sobkowiak. D’où sortent cette confiance et cette clairvoyance pragmatique? Quelles spirales successives d’acquisition de connaissances permettent avec assurance de se lancer avec succès dans un audacieux biomimétisme ? Qu’est-ce que cette synthèse des deux structures (priairies et forêts) si longtemps ségrégés?

En 1929, avant la «Révolution verte», en pleine crise, à une époque analogue à la nôtre, J. Russel Smith écrivit que certaines variétés d’arbres pouvaient être cultivées afin de fournir des substituts aux céréales comme aliment apte à nourrir le bétail; par le fait même, qu’un tel retour des arbres dans les sols dévastés des Prairies offrait la promesse d’une restauration de la fertilité et de la structure de ces sols. Il proposait l’établissement progressif de complexes de pépinières; en lieu et place de pâturages chétifs, dégradés, de crevasses d’érosions et des grands domaines fermiers à l’abandon, il imaginait des collines verdoyantes d’arbres fourragers et vivriers. Visionnaire! Au Québec, nous avons aussi quelques figures marquantes avant-gardistes du genre : Konrad Kérouac (Marie Victorin), Jacques Rousseau, Pierre Dansereau.

À la faveur d’autres prises de conscience majeures au cours des années 1960 et 1970, une autre vague de visionnaires apparut; par des clairvoyants qui décantèrent et synthétisèrent avant d’autres ce que l’aventure des années 1960 et 1970 avaient à nous dire. Une réaction colossale et déterminante associée au désenchantement profond occasionné par la Guerre du Vietnam, au réveil brutal issu du cri puissant prononcé par le Club de Rome dans Halte à la croissance, aux déductions fondamentales conséquentes aux deux Chocs pétroliers. Parmi ces visionnaires nourris des domaines émergents de la biogéographie et de l’écologie des écosystèmes (Howar Odum), il y eut en 1978, Bill Mollison et David Holmgren, deux Ausraliens qui lancent Permaculture One. En 1981, Mollison est nommé «Man of the Year» en Australie et reçut le prestigieux Right Livelihood Award (aussi connu comme le Prix Nobel Alternatif). Parallèlement, le Japonais Masanobu Fukuoka ébranle aussi les consciences. Depuis, ça irradie de toutes parts, notamment en Europe grâce à Émilia Hazelip et Sepp Holzer. Dans les mêmes années émerge l’agroforesterie. À la fin des années 1990, une synthèse importante à propos de l’agroforesterie tempérée se manifeste (c.f. : Newman et Gordon, 1997: Temperate Agroforestry : Synthesis and Future Directions) dans Temperate Agroforestry Systems, CAB International, pp. 251-266.

Aujourd’hui, d’autres Australiens poussent les limites de l’agroécologie et la permaculture, notamment: Geoff Lawton, Darren Doherty, Matt Kilby. En Angleterre: Martin Crawford, Ken Fern, Patrick Whitefield. En 2005, deux hommes, connaisseurs du pionnier anglais Robert Hart et de Martin Crawford, proposent une synthèse établissant la plate-forme conceptuelle la plus solide à ce jour à propos des designs possibles de jardins forestiers nourriciers dans toutes les zones tempérées de la planète, mais particulièrement pour celle nord-américaine en y exposant l’assise de biodiversité des plantes pérennes sur lesquelles l’humanité devrait travailler à améliorer et à apprivoiser : Dave Jacke et Eric Toensmeier.

Dans la conclusion du premier volume d’Edible Forest Gardens (Ecological Vision and Theory for Temperate Climate Permaculture), Dave Jacke résume l’ampleur du défi scientifique et humain que sous-tend la démarche d’aménagement et de conduite de jardins forestiers nourriciers :
The five element of ecosystem architecture – vegetation layers, soil horizons, and plant density, patterning, and diversity – each have specific functions in and influences on the ecosystems we design. Not only should we interact with and use all vegetation layers, but we must understand that their density affect the performance and quality of the ecosystem both above- and beloground. For example, knowing that the canopy receives the most sunlight and generates the highest production helps us focus on which species to put in the canopy, without neglecting the benefits of understory layers for nutrient cycling, food web structure, ecosystem stability, and, yes, additional food and medicine production. These five elements of architecture frame the design of our forest gardens.
Understanding the social structure of ecosystems – species niches, species relationships, community niches, food web structure, and guild structures – is critical if we are to build a garden that functions as we would like. Diverse, high yields and self-maintenance are not chance events. The better we understand how to create mutually supporting and resource-partitioning guilds ans polycultures, the more likely we are to achieve both high yields and self-maintenance, as well as ecosystem health. This requires that we work and play in a much more robust way than most most of us have before. That we have more than one approach to creating such ecosystems – building guilds by rote and using ecological analogs – gives us hope and room to play in discovering how to create this new reality.
It is easy for us to forget, too, that all of the things just said apply to the «underground economy» as well as the aboveground economy of the forest and the garden. The vast majority of woodland organisms make their living in a dark world that is so close to us, yet so far from our minds most of the time. Creating self-renewing fertility requires that we understand the anatomy of this hidden world. The central role of plants and soil organisms in this economy alerts us to the fact that creating self-renewing fertility means interacting with living things – managing microherds, partitioning the soil profile with plant roots, and feeding the soil from top down and the bottom up with mulch and root exudates. Learn underground economics from inside by digging holes, researching the root patterns of plants, meeting your friendly neighborhood soil organisms, and thinking of plants as a whole beings, not only as what we perceive with our eyeballs. Our sense of wonder about this dark world can help us cultivate awe and humility toward the rest of our world. This can only help us engage more fully in our backyard ecosystems and develop the kind of relationships that forest gardening is all about.
p. 300

Discussions complémentaires…

Plantes natives (indigènes) vs plantes naturalisées vs plantes «invasives»
Dès le XIXe siècle, Darwin avait dénombré 72 espèces de graines dans le système digestif de canards migrateurs. Les plantes bougent et colonisent sans cesse de nouveaux territoires. C’est particulièrement évident à l’échelle des cycles de glaciations. Pourquoi les plantes introduites par d’autres animaux en un nouveau terroir sont-elles reconnues comme natives tandis que celles introduites par l’Homo sapiens (délibérément ou non) sont des espèces étrangères indésirables. «This is an example of the all-too-common attitude of the last few centuries, of humans separated off from the natural world as though they are not a part of it.» (Crawford, 2010). Certes, il est envisageable pour la portion prairie du design de S. Sobkowiak d’imaginer et de planifier la conversion vers des herbacées vivaces dont l’association s’inspire des plantes qui cohabitaient avec les grands troupeaux de bisons : rhizosphère extrêmement ample, capacité d’enracinement très profond, etc.
La flore indigène du nord-est, celle des écosystèmes aquatiques, ripariens et forestiers du Tempéré nordique des Basses-Terres-du-Saint-Laurent, et leurs divers stades succcessionnels qui peuvent prendre tant de formes : 1) friches ouvertes (jeune «savane» constituée de vieilles aubépines, de massifs de mûriers, de bosquets de chênes à gros fruits et d’ormes rouges ou massifs [ou du moins les concentrations locales] de cerisiers de Virginie, de viornes trilobées, de noisetiers à long becs, de framboisiers); 2) peuplements forestiers climaciques foisonnant de produits médicinaux (ganoderme de la pruche (Reishi, numéro un de la médecine chinoise), aralie à tige nue (de la même famille que le ginseng, d’une importance centrale dans la médecine anishinabegh (populations prospères algonquines – algiques- repoussées successivement par les colonisations iroquoïennes, puis européennes), sanguinaire, ginseng à cinq et à trois folioles, divers usages du sapin baumier, du thuya de l’Est, etc.

Certes, il y avait abondance au cours de l’occupation récente semi-nomade iroquoïenne : l’alimentation de ces populations dépendait toutefois de populations de poissons aujourd’hui beaucoup moins vigoureuses (une proportion gigantesque des frayères de cette époque sont aujourd’hui productives (colmatage massif des frayères par l’érosion des bassins versants subissant les pratiques non durables encore dominantes et contrôle de l’amplitude de l’étiage du fleuve Saint-Laurent). De même, les colonies de zizanie vulgaire subissent de graves déclins du fait qu’il n’y a plus d’amples variations du fleuve. L’Iroquoisie n’a pas sélectionnée de plantes des écosystèmes indigènes spontanés hôtes de leurs brûlis, de leurs clairières. Ils ne connaissaient pas la domestication des ruminents (l’abondance de gibiers et de poissons ne motivaient pas de telles avenues; avaient-ils des dindons? Amplifiaient-ils le cerf de Virginie par leurs pratiques horticoles? Fort probablement!). Mais ils ne sélectionnaient pas des plantes «locales», ils arrivaient avec le tournesol, le topinambour, le tabac, les courges, les melons et les haricots : des cultivars issus d’une grande mouvance civilisationnelle due à la forme très particulière de l’âge du Sylvicole dans le tempéré du nord-est américain. Les colons européens arriveront avec plus que le chiendent : ils arriveront avec des porcs, des vaches, des chevaux, des moutons, des chèvres, des oies, des poules, des lapins… des pommiers, des pruniers et… des céréales.

Certes, les Iroquois cueillaient des mannes de noix de noyers cendrés, des mannes de riz sauvage, de bulbes de sagittaires, des mannes de lièvres, rats musqués, castors, marmottes… Et certains visionnaires de la permaculture ne l’ont pas oublié, n’excluant pas du mode de vie sur le territoire de nombreuses récoltes de produits forestiers non ligneux, gibiers, poissons. Cette perspective n’est d’ailleurs pas étrangère au mode de survivance de nombreuses familles paysannes canadiennes-françaises jusqu’à tout récemment, et localement encore bien vivant.

Aujourd’hui, les re-designers visionnaires de l’écoumène des Basses-Terres non seulement proposent un amalgame des apports européens, mais en rajoutent avec des espèces méconnues ici mais pourtant très importantes dans le Tempéré japonais, chinois, centre-asiatique…

Cette vision assume l’évidence des mouvements d’espèces intensifiées depuis 500 ans à travers le monde. Elle sait que le noyer cendré est en voie de disparition (de manière analogue à ce que vécut le châtaigner d’Amérique) parce qu’il y a brassage mondial des organismes parasites, et que comme la petite vérole a eu raison des Iroquois, il y a nécessité de substitution de nombreuses niches par des espèces souvent appartenant aux mêmes familles mais offrant des rendements ou des contributions d’une utilité inouïe pour une humanité avide de se réharmoniser aux conditions écologiques du territoire.

Quel crime commet-on en intégrant le noyer noir à ces jardins? Parce qu’il n’est pas indigène au Québec ? Alors qu’il est présent si près en Ontario et dans le Nord-est états-unien? Pourquoi être frileux à l’idée d’hybrider nos noyers cendrés avec des noyers du Japon, sauver un minimum des nombreuses qualités de son amande? Pourquoi se priver des yams rustiques (Dioscorea japonicus), des vignes de pommes de terres, des brasicacées pérennes (crambe et bunias), des nouveaux cultivars de vignes de raisins de table, de toutes les merveilleuses plantes révélées à l’Occident (notamment par l’initiative singulière de Ken Fern en Angleterre)? Les scrupules qui s’expriment à propos de la provenance des graines et plantules de ginseng à cinq folioles implantés ici ont leur valeur : préserver un précieux patrimoine génétique. Mais pourquoi la forêt profonde climacique serait-elle traitée comme un sanctuaire intouchable intouché, alors que l’histoire des derniers 500 ans dans les Basses-Terres du Saint-Laurent a réduit à l’état de vestiges très morcelés l’expression des véritables peuplements propres aux domaines des érablières à caryers et des érablières à tilleuls, de même que les peuplements climaciques en conditions édaphiques hydriques et sub-hydriques : érablières argentées, ormeraie à frênes. Pourquoi être si prudent vis-à-vis tant d’essais avec des plantes asiatiques? Pourquoi certains proposent-ils de favoriser la frugalité des espèces originant d’Amérique du Nord? Parce qu’il y a des exemples où cela a mal tourné, où il y eu des propagations démesurées: étourneaux sansonnets, renouée japonaise, gobie, carpe allemande, nerprun… Le Japon vit un certain cauchemar avec nos ratons laveurs, les Français et les Allemands avec notre cerisier tardif… Ne vivons-nous pas un grand déséquilibre avec la montée récente du cheptel de cerf de Virginie? Des densités très fortes de ratons-laveurs? La question des espèces invasives est très complexe. Chez les permaculteurs et les agroécologistes, le débat fait rage. L’application d’un principe de précaution s’impose : des listes d’espèces risquées doivent conduire les modes d’introduction, notamment. Dès lors que l’on s’intéresse à des espèces vivaces, la perspective entière vient de changer. Il s’agit d’organismes qui, contrairement aux annuelles et biannuelles, ne sont pas strictement adaptés à répondre avec fulgurance à une perturbation forte du milieu. Il s’agit plutôt d’espèces dont les stratégies d’implantation, de croissance et de reproduction sont autonomes, dans l’absolu, des interventions humaines. Elles peuvent donc nous échapper. Les Cubains sont aux prises avec un arbuste épineux très agressif… Il y a des problèmes. Mais fondamentalement, ne s’agit-il pas d’espèces opportunistes vigoureuses et ingénieuses qui tirent partie d’énormes déséquilibres que de nombreuses et synergiques perturbations anthropiques engendrent?

Face aux changements climatiques, compte tenu des cerfs de Virginie, bientôt des dindons, des conséquences des surpopulations d’oies des neiges sur leurs pâturages estivaux dans le Haut-Arctique, compte tenu des maladies étrangères déjà implantées, l’impératif de notre temps est : biodiversifions. Cela passe par le maintien et la restauration du patrimoine génétique indigène par diverses mesures de conservation et de propagation. Cela passe selon les praticiens émergents de l’agroécologie et même que certains leaders en sciences forestières (dont Christian Messier) par la conduite audacieuse de nombreuses implantations en polyculture.

Réformes institutionnelles et sociétales nécessaires pour l’avènement d’un nouveau paradigme33 agro-sylvicole dans les Basses-Terres qui favoriserait des projets apparentés aux Fermes Miracle
Malgré certains avis fatalistes quant aux conditions gagnantes qu’il serait nécessaire de rassembler pour que soient déployées selon une toute autre ampleur des approches agroforestières agroécologiques apparentées aux propositions de Fermes Miracle, il convient de faire le pari que des cris clairvoyants comme ceux de Richard Heinberg (2009) du Post Carbon Institut et de Rob Hopkins (2008) dans son Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale seront bientôt compris, métabolisés et transformés en réformes concrètes par toutes les instances d’autorités qui guident notre civilisation.

Il faudra qu’un grand ménage soit fait dans nos institutions susceptibles d’assumer un transfert beaucoup plus efficient de savoirs porteurs d’avenir au Québec. Récemment, dans le cadre de la régionalisation en cours de l’intendance des territoires forestiers au Québec, un bilan des activités d’éducation, de sensibilisation, de recherche et de transfert de connaissances reliées au milieu forestier en Estrie a été réalisé (Vallières 2010). On y mentionne que, lors de l’Atelier provincial sur le transfert de connaissances tenu en 2008 (organisé par la direction de la recherche forestière du MRNF en collaboration avec de nombreuses organisations (l’Association forestière des Cantons-de-l’Est, le Conseil de le recherche forestière du Québec (CRFQ, aboli quelques mois après la tenue de cet événement provincial), Partenariat innovation forêt, etc.)), Stéphen Mercier (un ingénieur forestier, chercheur en écologie forestière et chargé du transfert technologique à la Direction de la recherche forestière) indiquait qu’il y avait en 2000 environ 10 organismes qui faisaient du transfert de connaissances dans le secteur forestier au Québec. En 2008, le CRFQ dénombrait 72 organismes et 119 universités et centres de recherche actifs dans le domaine forestier au Québec. Bien que ces organismes ne soient évidemment pas tous pertinents en ce qui concerne les espèces arborées impliquées dans les systèmes agroforestiers potentiels pour les Basses-Terres, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’une dispersion et d’un fragmentation dont l’efficience peut être radicalement mise en question. Stuart B. Hill34, l’un des mentors évoqués de M. Sobkowiak a très bien commenté l’ampleur de ce phénomène chez les groupes environnementaux aux Etats-Unis.

Il fut une époque où le MAPAQ était doté d’un type d’agent de transfert différent de ce qui court les rangs aujourd’hui (lorsqu’il en reste qui fasse autre chose que de gérer des données derrière un écran d’ordinateur), d’un type de conseiller qui portait davantage de chapeaux. Des officiers passionnés qui étaient aussi impliqués dans la recherche et le développement que dans le transfert concret, à l’échelle opérationnelle, des pratiques. Line Lapointe, une chercheure de l’université Laval qui contribue à accroître les connaissances sur des plantes pérennes à croissance lente adaptées ou vivant dans les peuplements riches de feuillus décidus nobles, souligne avec regret cette époque et compare comment une collègue états-unienne, Jeanine Davis, financée par la USDA et travaillant sur le ginseng et plusieurs autres plantes médicinales à croissance lente, arrive à déployer autrement plus efficacement les connaissances par des interventions en tant que conseillère et agente de transfert technologique. Dans le même esprit que la Cooperative Extension (Francis et al. 2006). L’équipe aux commandes de Biopterre, associé à l’ITA de La Pocatière, devrait être une source d’inspiration. Après des années de lutte, cette organisation bénéficie maintenant d’un financement stable. Pour s’inspirer de leur flamboyance, il serait aussi fort instructif d’étudier les structures organisationnelles de l’Apios Institute, du Land Institute, de l’universtié de Saskatchewan et de l’International Permaculture Institute mené par Geoff Lawton

Le rapport Pronovost a articulé une dénonciation claire de certains effets pervers de la Loi sur la protection du territoire agricole qui entravent l’établissement de nouveaux joueurs (règle de l’indivisibilité des terres et impossibilité de se bâtir). Parce que dans un monde incertain comme le nôtre, la terre est une valeur refuge évidente, il y a une montée spéculative du prix des propriétés, ce qui accentue l’impasse pour voir apparaître une paysannerie renouvelée. L’événement récent tenu à Victoriaville (8 avril 2011) à propos des Fiducies foncières agricoles35, un modèle qui va plus loin que l’agriculture soutenue par la communauté, ou une mutualisation de la propriété vivrière favoriserait l’implantation de jeunes familles paysannes. En France, l’organisme «Terre de liens36» propose un actionnariat dont l’objectif est comparable.

Le nouveau pacte social revendiqué par le programme Sustainable Agriculture Researche and Education (SARE) de la Cooperative Extension aux Etats-Unis devrait grandement nous interpeller. Au Vermont, un enseignant dans un collège agricole vient de faire une synthèse remarquable des formes diverses de tâtonnement qu’ont eu à assumer de nombreuses catégories de personnes dans leur retour à la terre viable (Philip Ackerman, 2010, The Education of a Modern Homesteader.

Les expériences de l’Union mondiale pour la conservation (IUCN) analysées par leur Commission sur l’Environnement, l’économie et les politiques sociales (CEESP) sont éloquentes; dans un article de Miguel A. Altieri qu’ils ont publiés en 2004, on peut lire (p. 7-9):
The evidence shows that sustainable agricultural systems can be both economically, environmentally and socially viable, and contribute positively to local lievelihoods. But without appropriate policy support, they are likely to remain localized in extent. Therefore, a major challenge for the future entails promoting institutional and policy changes to realize the potential of the alternatives approaches. Necessary changes includes:
Increasing public investments in agroecological – participatory methods;
Changes in policies to stop subsidies of conventional technologies and to provide support for agroecological approaches;
Improvement of infrastructure for poor and marginal areas;
Appropriate equitable market opportunities including fair market access and market information to small farmers;
Security of tenure and progressive decentralization processes;
Change in attitudes and philosophy among decision-makers, scientists and others to acknowledge and promote alternatives;
Strategies of institutions encouraging equitable partnerships with local NGOs and farmers;
Replace top-down transfer of technology model with participartory technology development and farmer centered research and extension.
(…)
Scaling up strategies must capitalize on mechanisms conducive to the spread of knowledge and techniques, such as:
The strengthening of producers’ organizations through alternative marketing channels. (…);
Development of methods for rescuing/collecting/evaluating promising agroecological technologies generated by experimenting farmers and making them know to other farmers for wide adoption in various areas. Mechanisms to disseminate technologies with high potential may involve farmer exchange visits, regional-national farmer conferences, and publication of manuals that explain the technologies for the use by technicians involved in agroecological development programs;
Training of government research and extension agencies on agroecology in order for these organizations to include agroecological principles in their extension programs;
Development of working linkages between NGOs and framer’ organizations. Such alliance between technicians and farmers is critical for the dissemination of successful agroecological production systems emphasizing biodiversity management and rational use of natural resources;
More effective farmers oganizations, research-extension institutional partnerships; exchanges, training, technology transfer and validation in the context of farmer to farmer activities, enhanced participation of small farmer in niche markets, etc. are all important requirements for the scaling up of agroecological innovations.

Faute d’institutions éclairées et bien financées, ce sont des pionniers marginaux autofinancés, parfois financés par l’aide sociale, qui s’acharnent à tracer des voies d’avenir. Il y a un besoin d’un décloisonnement entre le MRNF et le MAPAQ au Québec, soit un basculement institutionnel majeur. Il y a un besoin d’interventions structurées et indépendantes d’officiers de l’État afin qu’un jour une masse critique de praticiens apparaisse et qu’une culture nouvelle domine. Le financement agricole fonctionne à l’envers du bon sens : il exige la rentabilité aux petites entreprises appliquant des itinéraires techniques alternatifs et subventionne les échecs du mainstream sous haute influence de l’agro-business à coups de milliards. Où est le gouvernement fédéral dans tout ça? Il y a bien un agronome chargé de promouvoir l’agroforesterie depuis 5-6 ans pour la «région du Québec». Mais quel ordre de grandeur la petite équipe qu’il a pu constituer bénéficie-t-elle? La démonstration de la plus grande productivité des polycultures diversifiées a été faite. Une démonstration magistrale parmi quelques autres se dévoile dans le Haut-Saint-Laurent, par l’entremise d’un homme qui a pu avoir accès directement dans la littérature anglophone aux poussées de la permaculture et de l’agroécologie. Il nous le communique en français, phénomène tout récent pour les agriculteurs et les forestiers canadiens-français, plus souvent qu’autrement, unilingues francophones moyennement scolarisés. Il nous montre qu’il est possible de simplifier et d’optimiser des itinéraires techniques débarrassés de l’hyper-équipement et du mirage mécano-industriel, sans gros bâtiment ni grosse machinerie à amortir. Il nous parle de système où l’endettement dû aux coups de démarrage est grandement amenuisé. Il nous démontre qu’il est possible de «s’établir» à coûts nettement réduits en maîtrisant la multiplication des plantes désirées. Il nous trace la voie pour imaginer des amendements initiaux puissamment aggradants (des interventions fondatrices qui ne sont pas contradictoires avec l’aura du «zéro intrant»; bien au contraire, en permettant de raviver le sol, elles devraient nous enorgueillir du génie ainsi affirmé). Il nous montre des animaux élevés au grand air avec une nourriture vivante à même l’aire de culture des autres espèces (sans céréales, sans transport de celles-ci vers la ferme et sans exportation motorisée des déjections). Il nous montre un projet socialement animé, une co-création ouverte sur le compagnonnage. Il nous montre une manière de générer de la nourriture écoviable dans un lieu esthétiquement et spirituellement stimulant dont la perpétuation de l’intendance d’une génération à l’autre se fera avec fierté et honneur. Il nous montre un avenir possible passionnant.

Dans les années à venir, dans les systèmes de production intensifs de monocultures, il y aura de toute façon des baisses de rendements puisqu’il est devenu inévitable que les prix des énergies fossiles, des intrants pétro dépendants (pesticides et engrais) continuent de croître (la demande croît du fait même de la poussée démographique de civilisations qui s’équipent et s’industrialisent, particulièrement ce qui emporte l’Inde, la Chine et le monde arabe) et que la dégradation de la structure et de la fertilité des sols continuera de progresser. En Amérique latine, Miguel A. Altieri l’annonce avec conviction : s’il n’y a pas d’État au rendez-vous de la Transition agroécologique, c’est le peuple paysan, particulièrement les peuples amérindiens résilients qui, envers et contre tout, vont faire apparaître des pratiques d’avenir. Ces gens inspirés par l’accession récente au pouvoir de certains leaders autochtones sont suffisamment convaincus de leur force et de leur valeur qu’ils résistent et parviendront, un jour où l’autre, à redevenir maîtres chez eux, alors que de leur côté, le système colonialiste et l’oligarchie corporative de l’agro-business seront en plein effondrement. Qui sait, peut-être que la tradition du mouvement social latino-américain, celle qui participa à l’éveil des consciences au Québec (notamment par l’expérience et la mémoire des surréelles dictatures) mais aussi particulièrement celle qui s’exprime aujourd’hui par Via Campesina, saura raviver autrement ce qui a été amorcé par l’Union paysanne et Solidarité rurale? Si les Iroquoïs du Saint-Lauent étaient parmi nous comme le sont de nombreux peuples affiliés encore vivants au Mexique et dans les Andes, ils saisiraient cette opportunité et se battraient de tout leur sang pour que cela change au nom de l’évidente bienveillance inconditionnelle que l’on doit à la Terre-Mère.

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